Traits pour traits

Avec ses derniers paysages, Weinachter nous avait entraînés dans un monde où une lumière sourde habitait les ombres de lieux graves et chargés de mystères. Il observait des horizons où la profondeur des noirs le disputait aux gris lumineux. C’est une identique précision qui guide le trait et sa palette est toujours aussi resserrée, quasi monochrome quand il scrute des visages, avec la même minutie et la même patience.

Les visages se font souvent face dans une introspection, un q uestionnement fait d’allers et retours permanents entre eux et eux, entre eux et nous. Ces hommes et ces femmes sont anonymes, au vrai sens du terme, et pourtant nous les connaissons tous sans pourvoir leur appliquer la moindre identité. Ils sont nous, nous sommes eux. Weinachter peint sans modèle. Il est seul à l’atelier avec des documents photographiques, souvent volontairement dégradés. Ici, ce sont des images anthropométriques qui ont orienté le travail. La rigueur des cadrages face/profil, la froideur des regards, le détachement, c’est juste un enregistrement du visage qui sert de point de départ.

Tout l’art du peintre sera d’aller chercher l’humanité, de la révéler, de l’interroger. Il faut faire disparaître les traits pour mieux les faire parler, guetter l’imperfection, la particularité, interroger l’autre, se retrouver dans un autre soi-même, se confronter. Il est donc naturel que la mélancolie s’installe dans ce dialogue entre plusieurs soi-même. C’est d’avantage un spleen baudelairien qu’une tristesse pathologique, c’est une tentative de prise de conscience qui laisse de côté une insouciance et une désinvolture qui ne sont plus de mise. Il y a une forme de désenchantement dans l’œuvre qui la rend grave et puissante.

C’est aussi une renaissance qui nous est proposée. D’ailleurs, regardez bien cette toile très claire où un homme en chapeau semble à peine esquissé. Regardez-le longuement, attentivement. Au début vous pensiez qu’il était en train de disparaître, les traits mangés par la lumière. En fait, il n’en n’est rien. L’homme au chapeau apparaît. Il se révèle comme dans un bain photographique et voilà qu’à son tour, c’est lui qui vous regarde, vous scrute, vous détaille avec tant d’insistance qu’il doit sans aucun doute…vous connaître.

Philippe Bréson